Aux Philippines, tous les mois en –BRE sont les mois de Noël… les
premiers chants de Noël résonnent donc dès le 1er septembre ;
les premières décorations font leur apparition dès le début du mois
d’octobre ; et ne parlons pas des 15 jours qui précèdent Noël avec chaque
soir les groupes d’enfants comme d’adultes qui viennent chanter à votre porte
dans l’espoir de récolter quelques pièces…
Mais alors que l’ensemble des Philippines se préparent depuis 4 mois
déjà à célébrer Noël, je suis partie en mission dans le seul endroit des
Philippines où les rues sont vides de décorations… et pour cause, je suis
partie à Mindanao dont une partie est l’ARMM – la Région Autonome Musulmane de
Mindanao.
Nombre d’entre vous ont sans doute déjà entendu tristement parler de
Mindanao.
Un peu d’histoire…
Mindanao, située tout au Sud des Philippines, est la seule île abritant
une part significative de population musulmane (32%), dans un pays à plus de 80%
catholique.
Pauvreté et différences religieuses ont laissé libre court au Front de
Libération Moro Islamique (MILF) qui a engendré depuis des années durant une
violence extrême dans cette partie méridionale du pays, allant crescendo
jusqu’à ce début du 21ème siècle.
La politique du Président Estrada en 2000 a mené à des centaines de
milliers de déplacements de personnes et enflammé encore plus la région dans la
décennie qui a suivi…
C’est dans ce climat que le 23 novembre 2009, dans la province de
Maguindanao, 57 personnes dont 34 journalistes, des avocats, et des civils ont
été tués durant ce qui est depuis lors appelé le « Massacre de
Maguindanao » ou « Massacre d’Ampatuan » du nom de la ville où
il a eu lieu. Il s’agit du plus grand nombre de journalistes tués en une seule
fois.
Après tant d’années de violences et de désaccord entre le MILF et le
gouvernement, les contours d’un accord de paix ont été rédigés et signés le 15
octobre 2012 à Manille. Cet accord plaide pour la création d’une région
autonome appelée Bangsamoro qui remplacerait l’ARMM. Vient alors s’ajouter la
question des populations indigènes qui souhaitent que leurs droits soient aussi
reconnus et que leurs terres ancestrales leur soient rendues…
Toujours est-il que la signature de cette ébauche d’accord a ramené un
peu de calme dans la région…
Il aura fallu pas moins de 32 discussions de paix en 9 ans pour aboutir
à cet accord !
Deux jours à Cotabato
Rassurée par l’engagement de ce processus de paix, j’ai pu honorer ma
promesse faite l’an dernier à Gérard, un volontaire hollandais qui travaille
sur un projet du CCFD, juste en plein cœur de l’ARMM.
Cotabato est la ville principale de la province de Maguindanao…
N’empêche, on a beau savoir qu’un accord de paix a été signé, et bien,
Cotabato, c’est un peu stressant…
D’abord, il y a Gérard qui vit là-bas depuis plus de deux ans… je lui
tire mon chapeau… mais pendant 2 jours, il n’a cessé de me répéter qu’il faut
toujours et encore faire attention… surtout, ne reste pas sur le bord du
trottoir, ne te montre pas trop en tant qu’étrangère… et ne sors pas le
soir !
Ah, ça, pas de risque puisqu’à Cotabato, tout ferme à 19h, même les
resto… enfin, ils ferment un tout petit peu plus tard, mais si vous voulez
manger, il faut y être avant 19h sinon, plus moyen de rentrer !
Le couvre-feu n’est donc pas totalement interrompu…
| Les tribus avec lesquelles travaillent LDCI |
Ce n’est donc pas la vie même de Cotabato qui a rendu mon séjour dans
cette ville intéressant, bien qu’il soit très intéressant de mesurer soi-même
l’ambiance dans laquelle vivent les volontaires (Gérard est le seul sous
contrat français là-bas ! et il y a relativement peu d’autres étrangers,
une petite dizaine tout au plus). Mais le travail effectué par le Lumad
Development Center Inc. (LDCI), partenaire du CCFD-Terre Solidaire, est
particulièrement intéressant.
| Oui, j'ai l'air ridicule et j'assume !! |
« Lumad » est le dénominatif commun donné à l’ensemble des
populations indigènes de l’île de Mindanao. LDCI travaille avec sept d’entre
elles dont les Teduray, les Lambangian, les Ubo, les T’boli… pour les aider à
connaître leurs droits et à construire des communautés harmonieuses et
paisibles basées sur leurs principes économiques, politiques, culturels et
leurs croyances ancestrales.
Toujours curieuse d’en savoir un peu plus sur les programmes soutenus
par le CCFD et sur les cultures traditionnelles des pays dans lesquels je vis
(surtout que cette dite culture traditionnelle me manque à Manille…), j’ai
accepté de me rendre dans un village Teduray… Veni, vedi, vici !!!!
| Deux heures sur ces chemins ! |
| La fierté de la communauté Teduray |
| L'autel des rituels traditionnels |
| A la philippine ! |
J’y suis allée, j’ai vu, et j’ai cru ne jamais voir le bout de cette
route… Ledit village – en réalité une seule maison à l’endroit où nous allions
– est situé aux abords de la ville d’Upi, la capitale du maïs
d’exportation ! Mais là où ça se complique, c’est que les abords de la
ville d’Upi sont faits de collines dont les chemins pour passer de l’une à
l’autre ne sont autres que des pistes de 4x4 !!! Même le village le plus
reculé d’Inde ne m’a jamais semblé aussi difficilement atteignable…
| LA maison ! |
Là-haut, tout là-haut, après deux bonnes heures de tape-cul, on m’a
présenté le système judiciaire traditionnel, l’autel de culte traditionnel,
quelques croyances indigènes locales, et surtout… ce qui fait la fierté des
Teduray qui travaillent avec LDCI : une carte en 3D de leurs terres
ancestrales construite grâce à l’implication de toutes les personnes du
villages, jeunes et vieux… car le village en soi ne se résume pas à cette seule
maison que j’ai vue… il y a d’autres maisons teduray sur d’autres collines au
milieu d’autres champs de maïs destiné majoritairement à l’exportation… Sur ce
sujet, on a bien voulu me faire croire que le maïs cultivé sert à nourrir le
cheptel local… sauf que le cheptel local, il faut quand même dire qu’il n’est
pas ce qu’il y a de plus développé… Je manque cruellement de vaches dans ce
pays !! et dès que j’en vois une, je saute de joie !
15 heures de route…
Après avoir testé les routes de Cotabato et de ses alentours, me voilà
embarquée le 12 décembre dès 6h du matin pour un trajet devant me mener jusqu’à
Iligan… soit environ 350 kilomètres… Je savais que c’était long, mais j’étais
loin d’imaginer que ce serait au-ssi long !!
J’avais heureusement prévu une pause en début d’après-midi à Malaybalay
pour rencontrer des volontaires allemands travaillant pour le Réseau
International des Observateurs de Paix (IPON).
A 21h j’arrivais péniblement à la gare de bus d’Iligan où m’attendait
Father Illah, un père spiritain. Mais il fallait encore 20 bonnes minutes pour
rejoindre Pindungangan par des chemins dignes de ceux d’Upi…
| Jay... ses ruches... |
| ses champs...! |
C’est là seulement que j’ai pu poser mon sac et faire connaissance avec
Jay, fraîchement arrivé chez les spiritains pour travailler comme volontaire
sur un projet agricole… Ah, enfin, un volontaire français qui bosse sur un vrai
projet agricole !!
Quel bonheur d’être dans un endroit situé au cœur d’un océan de
verdure, de respirer un peu d’air pur, et de partager ces quelques jours avec
Jay et les pères spiritains… Father Illah s’amuse depuis qu’il m’a rencontrée à
m’appeler « la présidente » ! J’étais pourtant habillée tout
simplement, mais il faut croire que je lui ai fait de l’effet !!
| des p'tits loups à l'école gérée par les Spiritains |
| Le sari-sari du coin qui ne fait pas de "cridet"... euh de crédit !! |
| Un volontaire heureux devant sa pièce de bœuf !! |
Les discussions partagées avec Jay, Aymeric et Colombe, autour d’un
succulent repas dans un petit restaurant d’Iligan étaient aussi un moment très
agréable à plusieurs égards… Aymeric et Colombe sont un couple de volontaires
français qui travaillent pour le centre de sourds et muets de LP4Y à Iligan où
ils vivent avec leurs 3 loulous âgés de 8 mois à 4 ans. Autant dire que faire
vivre une famille avec une indemnité de volontaires, ce n’est pas aisé, surtout
lorsque les associations ont peu de moyens et, il faut le dire, profitent aussi
un peu de la loi pour attribuer une indemnité qui dépasse à peine le minimum
requis…
C’était donc une pure aubaine pour eux d’être invités à dîner et de
pouvoir se délecter d’une bonne pièce de bœuf sur laquelle ils lorgnaient
depuis quelques temps !!
Au-delà de ce repas (parce que payer à manger aux volontaires n’est pas
la mission principale de France Volontaires, quand même !!) ce sont nos
échanges qui ont été riches pour me permettre d’apporter une réflexion
supplémentaire à ma mission…
| Youpi !!! |
Le 14 décembre, je quittais un peu à regret le centre des spiritains,
ce paradis de verdure et la douceur de ces instants partagés, et me promettais
d’y revenir. Mais après trois nouvelles heures de bus et taxi, j’étais quand
même heureuse de rentrer à Manille (oui, ça peut arriver !) car cette
semaine à tout de même été bien épuisante… le prix d’un peu d’authenticité et
de nature…
Ah oui, j’oubliais… certains m’ont demandé si j’avais été confrontée
aux conséquences du terrible typhon Pablo qui a frappé l’île de Mindanao la
semaine précédent mon séjour… Et bien, personnellement, je n’en ai vu que les
quelques photos que Jay, craignant pour ses plantations, m’avait envoyées par
mail… Ce typhon a ôté la vie à plus de 900 personnes, mais la zone la plus
touchée a été la région de Davao à l’extrême Sud-Est de l’île alors que j’étais
à l’Ouest et au Nord…
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